
Les tracteurs encerclent routes, villes et même la maison d’Emmanuel Macron. La colère agriculteurs déborde désormais largement les champs et place le pouvoir sous tension maximale.
Un mouvement parti d’Ariège, désormais national et européen
À l’origine, la crise naît en Ariège, autour de l’abattage d’un troupeau contaminé par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), maladie virale qui touche les bovins. Les autorités sanitaires ordonnent l’abattage total, mesure jugée brutale et disproportionnée par de nombreux éleveurs[1][2]
Très vite, l’épisode se transforme en catalyseur d’un malaise profond : revenus en berne, explosion du prix des engrais, complexité des normes, incertitudes climatiques et peur d’une concurrence étrangère jugée déloyale.
Selon le ministère de l’Intérieur, la mobilisation enfle jour après jour :
- 27 actions recensées dimanche
- 45 lundi
- 75 mardi
- 80 mercredi, pour environ 3 600 personnes mobilisées[1]
Ces chiffres, confirmés par TF1 Info, montrent une dynamique ascendante rare pour un mouvement agricole[1]. Les actions se multiplient :
- brasiers sur les routes
- blocage de trains
- murs de bottes de paille devant des préfectures
- barrages filtrants, opérations escargot, occupations de ronds-points
La colère gagne aussi le niveau européen. À Bruxelles, plusieurs milliers d’agriculteurs, principalement français mais rejoints par d’autres délégations, défilent dans le quartier européen, tracteurs en tête, au moment même où se tient un sommet des 27 chefs d’État et de gouvernement. Certains manifestants entonnent la Marseillaise devant le Parlement européen, scène relayée en boucle sur les réseaux sociaux.
Macron temporise sur Mercosur, les syndicats durcissent le ton
En parallèle de la crise sanitaire, l’autre mèche allumée s’appelle accord UE‑Mercosur. Ce vaste traité commercial entre l’Union européenne et plusieurs pays d’Amérique du Sud cristallise les peurs du monde agricole européen, particulièrement dans l’élevage bovin.
Emmanuel Macron juge aujourd’hui qu’il est « trop tôt » pour dire si la France pourra accepter en janvier la signature de l’accord, malgré une annonce de report à cette date par Ursula von der Leyen. Le président laisse donc planer le doute, manière de se donner une marge de manœuvre diplomatique tout en envoyant un signal à sa base rurale.
Sauf que, pour les syndicats, ce report ne suffit pas.
- La FNSEA, premier syndicat agricole français, estime que ce décalage à janvier « n’est pas suffisant » et réaffirme que « le Mercosur, c’est toujours NON ! ».
- La Coordination rurale appelle les agriculteurs à poursuivre les blocages et les actions partout en France au moins jusqu’au 21 décembre.
Sur X (ex‑Twitter), les hashtags #AgriculteursEnColère, #StopMercosur et #DermatoseBovine figurent parmi les plus relayés dans l’espace francophone. Les vidéos de barrages et de face‑à‑face avec les forces de l’ordre circulent massivement, portées aussi par les comptes des syndicats, notamment la FNSEA et la Coordination rurale.

Pression maximale : domicile de Macron ciblé, Matignon en première ligne
Symbole de cette montée d’adrénaline, des agriculteurs se rassemblent dès l’aube devant la résidence du couple Macron au Touquet, dans le Pas‑de‑Calais. Selon Le Figaro, des militants de la FNSEA s’y mobilisent depuis 5 h 30 du matin, images reprises par les télévisions d’info en continu.
Dans le même temps, le Premier ministre Sébastien Lecornu tente d’éviter l’embrasement total. Il reçoit ce vendredi matin, à Matignon, les quatre principaux syndicats agricoles, pour discuter de la gestion de l’épizootie de DNC mais aussi des sujets explosifs :
- indemnisation des éleveurs
- modalités d’abattage et de vaccination
- fiscalité sur les engrais
- accès à l’eau et stockage
- position de la France sur l’accord UE‑Mercosur
D’après Le Dauphiné et Le Figaro, le gouvernement affiche une ligne officielle de fermeté sur l’ordre public : il « ne tolérera plus de nouveaux blocages » prolongés, notamment à l’approche des fêtes. Le ministre des Transports Philippe Tabarot appelle d’ailleurs les agriculteurs à ne pas entraver les départs de Noël, en invoquant la liberté de circulation des personnes et des marchandises.
Pour autant, l’exécutif ne peut ignorer la profondeur du malaise. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, parle d’« apaisement » nécessaire, tout en évoquant une possible neutralisation ou un report de la taxe sur les engrais, initialement prévue au 1er janvier 2026.
Un bras de fer qui dépasse la seule question agricole
Au‑delà des images spectaculaires, cette colère agriculteurs pose plusieurs enjeux lourds.
D’abord, la crédibilité de la transition écologique et sanitaire. La DNC justifie des mesures strictes de biosécurité, mais la brutalité de certaines décisions alimente un sentiment d’injustice dans les campagnes. Le gouvernement tente de prouver qu’il protège à la fois la santé animale et le revenu paysan, équilibre difficile à tenir.
Ensuite, la place de la France dans l’architecture commerciale européenne. Si Paris finit par bloquer durablement l’accord UE‑Mercosur, le signal envoyé à ses partenaires sera clair : priorité absolue à l’agriculture nationale, même au prix de tensions diplomatiques. À l’inverse, une signature sans garanties fortes alimenterait encore la fracture entre France « des métropoles » et France rurale.
Enfin, la dimension sociale et politique. Les blocages rappellent, par leur intensité, les premières semaines du mouvement des Gilets jaunes. Curés proposant de célébrer la messe de Noël sur un barrage de tracteurs, chefs étoilés rejoignant les cortèges, élus locaux soutenant les blocages : autant de scènes qui montrent un ancrage profond du mouvement dans les territoires.
Les prochains jours diront si la rencontre à Matignon désamorce cette crise ou si, au contraire, elle ouvre une nouvelle séquence de confrontation. Pour l’instant, les braises restent vives. Et chaque nouveau brasier allumé sur une nationale rappelle au pouvoir que, cette fois encore, tout commence au bord des routes.

