
Comment organiser un scrutin lorsque les gangs contrôlent 90% de la capitale ?
La nouvelle a circulé comme une traînée de poudre dans une capitale meurtrie par le silence des armes. Les autorités de transition haïtiennes viennent d’annoncer la tenue d’élections législatives et présidentielle en août 2026. Cette décision historique vise à restaurer la démocratie dans un pays sans président élu depuis 2021 et sans Parlement fonctionnel. Pourtant, l’annonce soulève un doute immense : comment organiser un scrutin lorsque les gangs contrôlent 90% de la capitale ?
Une Annonce dans le Chaos : Le Calendrier Électoral Enfin Dévoilé
Le Conseil présidentiel de transition a adopté un décret crucial ce mardi 2 décembre. Selon Le Monde et une dépêche Reuters confirmée par l’AFP, le premier tour des élections en Haïti est prévu le 30 août 2026. Le second tour suivrait en décembre. Cette annonce marque la première élection en près de neuf ans, une éternité dans l’histoire politique tourmentée de la nation caribéenne.
Immédiatement, les réactions internationales ont afflué. Les États-Unis ont salué une « étape importante », rapporte CNN. Parallèlement, l’ONU a exprimé un soutien prudent, tout en rappelant l’urgence sécuritaire. En effet, le défi est titanesque. Le président du Conseil électoral provisoire a tempéré l’enthousiasme. Cité par l’AFP, il a insisté : « Le rétablissement de la sécurité est un préalable absolu. Sans cela, aucun processus crédible n’est possible. »
L’Enfer Sécuritaire : Port-au-Prince, Ville Ouverte aux Gangs
La réalité sur le terrain rend toute organisation électorale quasiment inconcevable. Un récent rapport des Nations Unies est sans équivoque : les groupes armés contrôlent 90% de Port-au-Prince. La crise a atteint son paroxysme début 2024, après la démission forcée du Premier ministre Ariel Henry, bloqué à l’étranger par la fermeture de l’aéroport.

La violence est devenue le quotidien des Haïtiens. Par exemple, des quartiers entiers sont soumis à des barrages érigés par des jeunes armés. Les gangs bloquent les routes vitales vers le sud et les ports. Conséquemment, l’acheminement de l’aide humanitaire est sévèrement entravé. The Guardian décrit des « scènes de désolation » où la population est prise entre la faim et les balles.
La Vie en Suspens : Témoignages d’une Population Prise au Piège
Marie-Louise, 52 ans, vend des mangues depuis vingt ans au marché de La Saline. Aujourd’hui, son commerce est un champ de ruines. « Ils sont venus la nuit. Ils ont tout brûlé. Maintenant, je reste chez moi, j’ai peur », confie-t-elle à un envoyé spécial de l’Associated Press (AP). Son témoignage illustre le calvaire de milliers de familles.
De même, l’économie est exsangue. Les écoles et les hôpitaux fonctionnent au ralenti, quand ils ne sont pas purement et simplement fermés. The New York Times rapporte que près de 5 millions d’Haïtiens, soit la moitié de la population, souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë. Dans ce contexte, l’idée même de se rendre voter semble appartenir à un autre monde.
Le Long Vide Politique : Un Pays Sans Institutions Depuis des Années
Haïti s’enfonce dans un vide politique sans précédent depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Le Parlement est pratiquement dissous, faute de renouvellement. Le pays est actuellement dirigé par un Conseil présidentiel de transition de neuf membres, mis en place avec le soutien de la communauté internationale.
Cette instabilité chronique a favorisé l’expansion des gangs. Ces groupes, souvent liés à d’anciens politiciens, selon une enquête du Miami Herald citée par Newsweek, se disputent le territoire par des massacres. Leur pouvoir s’étend bien au-delà de la capitale, menaçant les provinces autrefois épargnées.
La Mission de la MSS : Un Espoir Fragile sous Tension
Face à ce chaos, une Mission de Soutien à la Sécurité (MSS) dirigée par le Kenya a commencé son déploiement. Prévue pour compter 2 500 personnels, elle a pour mandat d’appuyer la police haïtienne. Cependant, son déploiement est lent et complexe.
Début décembre, seuls quelques centaines de policiers kényans étaient sur le terrain. Leur impact immédiat reste limité. France 24 souligne les « defis logistiques et sécuritaires » de cette mission. Les gangs ont déjà promis une « guerre totale » contre les forces étrangères, selon des communications interceptées et rapportées par Reuters.
Les Obstacles Concrets à l’Organisation du Scrutin
Annonder une date est une chose. Organiser techniquement l’élection en est une autre, bien plus ardue. Plusieurs questions cruciales restent sans réponse.
La sécurité des bureaux de vote : Comment installer des urnes dans des zones de non-droit ? Qui protégera les électeurs sur le chemin du scrutin ? La police nationale haïtienne, sous-équipée et démoralisée, pourra-t-elle assurer cette tâche ?
L’inscription sur les listes électorales : Le dernier registre électoral date de 2015. Des millions de jeunes Haïtiens ne sont pas inscrits. Comment mener une campagne d’inscription massive dans un climat de terreur ?
L’intégrité du processus : Existe-t-il des garanties contre l’intimidation des candidats et des électeurs ? Comment éviter que des gangs n’instrumentalisent le vote dans les zones qu’ils contrôlent ? Le Monde cite un diplomate occidental : « Le risque de hold-up électorale est réel. »
La Méfiance de la Population : Un Frein Psychologique Majeur
Au-delà des obstacles logistiques, un défi tout aussi important persiste : la confiance. Après des décennies de corruption et de violence, beaucoup d’Haïtiens doutent que des élections puissent changer leur vie. Jean-Claude, un professeur d’histoire rencontré par la BBC, résume ce sentiment : « On nous promet toujours des élections pour nous sortir de la crise. Et après ? Rien ne change. Les mêmes acteurs reviennent avec un nouveau costume. »
Cette défiance constitue un poison pour la participation. Sans une adhésion massive de la population, la légitimité du futur président serait immédiatement affaiblie.
Les Enjeux Internationaux : Un Souterrain Délicat
La communauté internationale marche sur des œufs. D’un côté, elle pousse pour une solution politique haïtienne. De l’autre, elle craint de paraître imposer une feuille de route, ce qui alimenterait le discours anti-impérialiste des gangs.
Les États-Unis sont le principal bailleur de fonds de la MSS et de l’aide humanitaire. Leur influence est déterminante. Pourtant, le Département d’État, cité par l’AP, répète que « les Haïtiens doivent forger leur propre avenir ». Cette position vise à éviter les erreurs du passé, où les interventions étrangères ont parfois aggravé les problèmes.

La France, ancienne puissance coloniale, suit une ligne prudente. BFM TV rapporte que Paris soutient le processus mais refuse d’envoyer des troupes, privilégiant un soutien logistique et financier.
Scénarios pour Août 2026 : De l’Optimisme au Cauchemar
Plusieurs scénarios sont possibles d’ici août 2026.
Le scénario optimiste : La MSS parvient, avec la police haïtienne, à reprendre le contrôle des artères principales et à sécuriser des « zones sanctuaires » dans chaque département. Les élections ont lieu avec une participation correcte, malgré des incidents localisés. Un président légitime émerge et engage un dialogue national.
Le scénario réaliste : La sécurité s’améliore modestement. Les élections se tiennent principalement dans les zones relativement sûres, avec une faible participation. Le résultat est contesté par des factions politiques exclues du processus, prolongeant la crise.
Le scénario catastrophe : La violence empire. La MSS est prise dans des combats urbains meurtriers. Les élections sont reportées sine die, ou bien elles se tiennent dans des conditions si chaotiques que leur résultat est rejeté par une majorité de la population, plongeant le pays dans une guerre civile généralisée.
Conclusion : La Dernière Chance d’Éviter l’Effondrement
L’annonce des élections Haïti 2026 est bien plus qu’une date sur un calendrier. Elle représente la dernière chance d’éviter un effondrement complet de l’État haïtien. C’est un pari audacieux, peut-être même téméraire, sur la capacité de la communauté internationale et des forces vives haïtiennes à créer des conditions minimales pour un vote libre.
Le monde entier observera les prochains mois. Les progrès de la mission de sécurité kényane, la réaction des gangs, et la mobilisation de la société civile haïtienne seront des indicateurs clés. La route vers août 2026 est semée d’embûches mortelles. Mais après des années de ténèbres, c’est la seule lueur d’espoir qui perce à l’horizon. L’avenir d’Haïti se joue maintenant.
